Extraits de Premier combat de Jean Moulin
Les Editions de Minuit, juin 2013, édition originale 1947

1° Combat Jean Moulin 003

Laure Moulin, la sœur de Jean Moulin a fait publier en 1947 le journal tenu par son frère, préfet d’Eure et Loir, entre le 14 et le 18 juin 1940.

Extrait de l’introduction par Laure Moulin

Ce n’est pas sans émotion que je livre au public ces pages où mon frère a relaté les sombres journées de juin 40 à Chartres, et sa résistance héroïque aux brutes nazies.
Elles furent écrites à Montpellier, au printemps de 1941, pendant l’une de ses visites clandestines à sa famille. Ses souvenirs,  qui remontaient à plusieurs mois, étaient demeurés étonnamment vivaces.

Préface

Max, pur et bon compagnon de ceux qui n’avaient foi qu’en la France, a su mourir héroïquement pour elle.
Le rôle capital qu’il a joué dans notre combat ne sera jamais raconté par lui-même, mais ce n’est pas sans émotion qu’on lira le Journal que Jean Moulin écrivit à propos  des événements qui l’amenèrent, dès 1940 à dire Non à l’ennemi.
La force de caractère, la clairvoyance et l’énergie qu’il montra  en cette occasion ne se démentirent jamais ;
Que son nom demeure vivant comme son œuvre demeure vivante.

Ch.de Gaulle
1er juin 1946

Jean Moulin, préfet d’Eure et Loir, est resté en poste en juin 1940

Le 17 juin 1940 à 18h00 deux officiers allemands se présentent à la préfecture d’Eure et Loir à Chartres et demandent à voir d’urgence le préfet.

Il les reçoit en uniforme de préfet dans son cabinet de travail.
L’un des deux officiers lui déclare :
« Le général désire vous voir, monsieur le Préfet, pour une communication importante , et m’a demandé de venir vous chercher. »
« C’est bien je vous suis. »

Ils le font descendre de voiture sur une place de la ville devant un hôtel occupé depuis le matin. Il patiente une vingtaine de minutes. Un officier revient vers lui annonce l’objet de l’entretien avec le général.
«  Avec une indignation factice, il fait état de prétendues atrocités commises par nos soldats en se retirant : «  Des femmes et des enfants, précise-t-il, ont été massacrés après avoir été violés. Ce sont vos troupes noires qui ont commis ces crimes dont la France portera la honte. Comme ces faits sont prouvés de façon irréfutable, il convenait qu’un document fût dressé qui établît les responsabilités. Ces dans ces conditions que les services de l’armée allemande ont rédigé un « protocole » qui doit être signé par notre général, au nom de l’armée allemande, et par vous comme préfet du département. »
« Nos tirailleurs, ajouté-je, combattant, certes, avec une énergie farouche sur le champ de bataille, mais ils sont incapables de commettre une mauvaise action contre les populations civiles et moins encore les crimes dont vous les accusez. »
Je sens que nous allons nous heurter durement.
« Je regrette, me dit-il, mais nous sommes absolument certains de ces faits. En tout cas suivez-moi chez le général. »

Jean Moulin ne rencontre pas le général, il est introduit dans une vaste maison où il rencontre un troisième officier qui brutalement lui dit :
« Voici le protocole que vous devez signer. »

Jean Moulin argumente, répond pied à pied aux propos des officiers et refuse de signer le protocole. Il est bousculé, frappé et reçoit un coup de crosse de pistolet dans le dos, on lui écrase les pieds. Il ne cède pas. Un officier le saisit à la gorge et le serre à l’étouffer. Il ne signe pas.

« Nous reparlons de « preuves ». Je ne cesse de dire que leurs preuves sont pour moi que des affirmations et ne peuvent me convaincre.
Mon bourreau n°1 déclare alors : «  Ah ! Vous voulez vraiment des preuves ! Et bien suivez-moi. »

Jean Moulin est emmené jusqu’au hameau de Taye à Saint-Georges-sur-Eure. Les Allemands le font entrer dans une grange où sont alignés neuf cadavres de femmes et d’enfants.

«  Dans ces conditions, j’espère que vous ne ferez plus de difficultés à signer le protocole. »
« Moi – De deux chose l’une : ou votre bonne foi a été surprise, ou c’est une effroyable mise en scène. Il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces malheureux, dont le corps est criblé d’éclats, sont simplement victimes des bombardements. »
« Hélas ! j’ai trop parlé, bien découvert leur jeu macabre. Alors, avec des regards chargés de tout ce qu’un être humain peut contenir de haine, ils se jettent sur moi et, à plusieurs reprises, leurs poings s’abattent sur ma tête, sur mes épaules, sur ma poitrine. »

Le laissant se relever ils l’emmènent jusqu’à un petit bâtiment bas dans lequel se trouve un cadavre mutilé. Jean Moulin est projeté dessus et enfermé dans le local. Lorsqu’ils le font sortir un très long moment après, les officiers présentent le protocole à signer. Jean Moulin refuse encore. Il tente de s’échapper. On lui tire dessus, mais il n’est pas atteint. Les mains liées dans le dos il est embarqué en voiture et revient à Chartres non sans recevoir encore des coups. Il retourne dans la maison où il avait été amené avec toujours la même pression pour signer le protocole. Il est meurtri, il souffre. A bout d’arguments et de forces Jean Moulin est incarcéré dans un bâtiment de l’hôpital de Chartres. Il est enfermé dans une pièce où se trouve déjà un tirailleur sénégalais. Afin de l’humilier encore plus son bourreau n°1 lui crie :
« Comme nous connaissons maintenant votre amour pour les nègres, nous avons pensé  vous faire plaisir en vous permettant de coucher avec l’un d’eux. »

« Je sais qu’aujourd’hui je suis allé jusqu’à la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai par signer.
Le dilemme s’impose de plus en plus, signer ou disparaître …

Et pourtant, je ne peux pas signer. Je ne peux pas être complice  de cette monstrueuse machination qui n’a pu être conçue que par des sadiques en délire. Je ne peux pas sanctionner cet outrage à l’armée français et me déshonorer moi-même.
Tout plutôt que cela, tout, même la mort

Mon devoir est tout tracé. Les Boches verront qu’un Français aussi est capable de se saborder…

J’ai déjà compris le parti que je pourrais tirer de ces débris de verre qui jonchent le sol. Je pense qu’ils peuvent trancher une gorge à défaut d’un couteau. »

Mais bientôt des serrures grincent, des pas approchent. Déjà ! … Puisqu’il en est ainsi, c’est debout que je les recevrai.

Puis, tout à coup je les vois s’agiter, affolés de la vision qu’ils ont eue de cet homme, aux passementeries brillantes, qui les regarde debout, couvert de sang, un trou béant à la gorge… »

Soigné par un médecin militaire allemand puis par le docteur Foubert de l’hôpital. Il est obligé de sortir de sa chambre et de rencontrer à nouveau son bourreau n°1 qui en présence du docteur veut savoir pourquoi il a attenté à ces jours. Après avoir argumenté en présence des témoins, l’officier allemand évoque une méprise et qu’il faut oublier ce malentendu. Après être passé par la kommandantur il le raccompagne en voiture à la préfecture.

22 juin
« Ma fièvre est tombée. Je peux commencer à me lever. Je reprends mes rapports administratifs, avec une nouvelle komandantur. »

14 novembre
« Des mois ont passé sans que jamais un officier fasse allusion à ma mésaventure.
Aujourd’hui je suis reçu au siège de la Feld-Kommandantur.

Discours du feld-kommandant, le major Ebmeier, traduit par le lieutenant Zeitler, et se terminant par ces mots :
Je vous félicite de l’énergie avec laquelle vous avez su défendre les intérêts de vos administrés et l’honneur de votre pays. »

Le 11 novembre 1940 arrive à Chartres la lettre de l’Intérieur enjoignant à Jean Moulin d’avoir à cesser ses fonctions. Il n’a cessé de faire remonter à l’autorité allemande les difficultés rencontrées par les habitants d’Eure et Loir avec les forces d’occupation. Le nouveau Feld-Kommandant de Chartres, plus dévoué au régime nazi, a été certainement la cause de la suspension de Jean Moulin.